Jean Giraudoux

Giraudoux, la distinction souriante

Paris, 3 mai 1928. Par cette belle soirée de printemps, un vent léger ~~ fait bruisser les marronniers ~~ de l'avenue Montaigne. Devant le théâtre des Champs-Elysées, une foule élégante se presse, ignorante de la révolution théâtrale à laquelle elle va assister.

C'est la création de Siegfried,la première pièce du romancier Jean Giraudoux, dans une mise en scène de Louis Jouvet.

Celui-ci a dit la veille : " Ca ne fera pas un sou, mais se sera l'honneur de ma vie d'avoir monté cette pièce. "

En fait ce premier rendez-vous de Giraudoux avec le théâtre se transforme, en rendez-vous avec la gloire. Après de longs applaudissements, la rumeur descend dans la rue, court jusqu'aux salles de rédaction et envahira demain la France entière : un des plus grands auteurs dramatiques français est né ce soir-là.

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Enfance

Giraudoux3" Ma ville natale est Bellac, Haute-Vienne "  C'est dans cette petite ville du Limousin, que naît, le 29 octobre 1882, Jean Giraudoux, fils de Léger Giraudoux, conducteur des Ponts et Chaussées, et d'Anne Lacoste. Il connaît avec son frère Alexandre une enfance provençiale et heureuse, ou le temps coule doucement...

A l'école de Pellevoisin, Jean est le premier de la classe comme il l'est plus tard au collège de Cerilly puis au lycée de Châteauroux, ou il est reçu comme boursier à l'age de 11 ans.

Autant que du français, il tombe amoureux de l'Allemand. "De ce cri étouffé, guttural, émouvant, de la parole allemande ."

Après son baccalauréat, ce jeune provincial fait un voyage à Genève, ou il rencontre pour la première fois " des étrangers ."

Puis c'est la découverte de Paris où il vient préparer le concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure. Admis à Normale, il hante le quartier latin, devient champion universitaire

du 400 mètres et... signe ses premiers textes. L'un d'eux paraît modestement dans le journal [ Marseille-Etudiant ], le 16 décembre 1904. Sorti de l'école Normale avec une bourse de préceptorat pour l'Allemagne, Jean fait d'abord un tour d'Europe, humant l'air de la liberté.Plus tard, quand à l'apogée de l'Europe aura succédé son déclin, il se souviendra de ce temps ou " l'Europe était une religion à vingt Mecques égales "...

Giraudoux rejoint ensuite Munich, où il est nommé précepteur dans la famille princière de Saxe-Meiningen. L'ancien petit écolier de Bellac découvre là les derniers fastes de l'ancien Saint-Empire ; et aussi qu'elle fête peut-être le langage pour quiconque le manie avec élégance et en fait un acte de foi et un conte de fées . Jean découvre aussi aussi une autre Allemagne; l'Allemagne des brasseries, des grosses musiques dans les rues, et des façades baroques qui vont du sublime au hideux...

 

Il devient secrétaire du journal " Le Matin "

Il va plus de deux cents fois au théâtre pendant son séjour en Allemagne, soit un soir sur deux en moyenne : aucune salle, aucun spectacle, aucun acteur de Berlin ou de Munich ne lui est tout à fait inconnu.

Rentrant à Paris, l'année suivante, il devient secrétaire de Maurice Bunau-Varilla, le puissant directeur du Matin , il a soudain l'impression

d'être rentré en France et " dans son avenir " par une " presqu'île fangeuse "...

Retors et démagogue, autoritaire et vaniteux, Bunau-Varilla, joint au sens politique, au génie des affaires et au mépris des hommes, le rêve paradoxal de vouloir se faire aimer. N'y réussissant pas évidemment.

Heureusement, chargé bientôt de la page littéraire du Matin, Giraudoux peut prendre sa revanche et imposer son style. Il y impose à la fois ses goûts et sa prose : de petits contes élégants, signés de sa plume. Mais ils déroutent un peu les lecteurs Du Matin, peu habitués à cet humour froid, précis, et laconique...

En 1909, Giraudoux édite sa première oeuvre les Provinçiales. Gide s'exclame : " Voici Giraudoux passé maître aussitôt et dès son coup d'essai ". Mais le succès n'est pas fulgurant !

Un jour, il est convoqué par le directeur de cabinet du ministre Philippe Berthelot, sans comprendre la raison de cet intérêt soudain, Berthelot lui dit : J'ai vu l'un de nos ambassadeurs rire en lisant le Mercure de France. Je lui ai demandé pourquoi. Il lisait l'une de vos nouvelles :" Un cheval passa. Les poules suivirent, remplies d'espoir." Giraudoux dira par la suite, Voilà à quoi je devrai peut-être ma carrière.

A trente ans, Giraudoux est déjà physiquement et moralement, le personnage étonnant et déroutant qu'il restera toute sa vie. Grand, beau mince, le regard joyeux mais toujours un peu distant, l'air à la fois , présent et absent, familier et réservé. Il conserve partout la même attitude.André Beucler dira de lui : " tout jaillissait spontanément de lui, comme un éclair du regard ou de la raquette, la balle ". Là est " le miracle " Giraudoux...

Décoré pour sa bravoure pendant la guerre 14

Mais soudain dans ce monde de plaisirs, un matin d'Août 1914, le sergent Giraudoux part pour la guerre. Dès les premiers combats, il est blessé, décoré et cité :

 

GiraudouxCi-dessus debout, troisième à partir de la gauche est sergent au 298e Régiment.

c'est le premier écrivain français décoré pour faits de guerre. Même sous les obus, les vers latins, la liberté grecque et les fables de La Fontaine restent le bagage du voyageur Giraudoux.

Il traverse l'enfer des Dardanelles, il tombe gravement malade; guérit, puis repart au combat. Il doit enfin un jour être évacué, avec une balle dans la jambe. Encore convalescent, il est nommé par Philippe Berthelot instructeur militaire au Portugal, puis aux Etats Unis.

 

Flameng : " sur l'Yser ", 1917 ; l'année terrible...

Retour

Quand il revient en France en 1918, il est chargé de préparer, au niveau le plus "pratique" les actes de l'armistice. C'est ainsi qu'à Rethondes, il trace sur les traités de petites croix pour marquer la place ou les responsables doivent signer leur nom, comme autant de "signatures crucifiées ".

" Voici que je ne tuerai plus de Bulgares, que j'ai le droit d'aimer les Turcs ; voici que pour la première fois depuis cinq ans (...) je me retrouve sans arme. Voici que mon plus grand ennemi au monde, peu acharné, mais le seul que désormais j'aurai à épier (...) c'est ce français, c'est moi même. Guerre tu es finie ! " Mais lucide, il s'inquiète déjà pour l'avenir : " L'Armistice vient d'être signée par Lloyd George qui ressemble à un caniche, par Wilson qui ressemble à un colley et par Clémenceau qui ressemble à un bouledogue. L'Europe a les plus beaux espoirs de cette paix signée par des hommes qui ressemblent aux chiens."

Dès 1920, il prend le parti de Berthelot et d'Aristide Briand qui veulent une paix solide. et souhaitent un rapprochement solide avec l'Allemagne.

Il écrit dans Siegfried et le Limousin , en 1922 : " Archanges, en nous donnant la victoire, vous nous avez enlevé le droit de vous haïr.

Tout en lançant en Allemagne un journal de propagande française (le Parizer Correspondanzblatt ), il se met en position difficile à Paris en éditant en 1926, un véritable pamphlet politique, Bella, récit féroce du combat que se livre alors Poincaré et Philippe Berthelot. Malgré les noms d'emprunt utilisés, le scandale est assez grand, pour qu'il ne regrette pas en 1924, d'avoir accepté un poste moins prestigieux, dans un service paisible, la Commission d'évaluation des dommages alliés en Turquie.

Commence alors alors sa plus grande période de création, qui durera jusqu'en 1939... 

Marié depuis 1918 avec Suzanne Boland, il a eu l'année suivante un fils, Jean-Pierre, qui deviendra lui aussi écrivain et qui consacrera une biographie au fils aîné d'un des poètes préférés de son père : Racine.

Continuant d'abord à écrire ses romans (Eglantine), Giraudoux aborde le théâtre avec Siegfried, qui est une révélation pour le public français.Jamais peut-être on n'a parlé avec un tel courage une telle honnêteté et une telle poésie des "relations" avec l'Allemagne.

Si la pièce a un tel succès c'est aussi à cause de la mise en scène et de la troupe de Louis Jouvet... Une grande amitié s'est noué entre les deux hommes et une admiration commune. Cela engendre une suite de triomphes : Amphitryon 38, Intermezzo, La guerre de Troie n'aura pas lieu, Electre, Ondine...

Giraudoux en vacances

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1) Avec Louis Jouvet et Valentine Tessier                                                   2)  Avec son fils Jean-Pierre
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Début des affrontements

En 1938, changement de cap : voyant la guerre imminente, Giraudoux pose ouvertement sa candidature à une action politique dans une série de conférences qui seront réunies en un volume intitulé ' PLEINS POUVOIRS " Ce n'est pas l'ambition qui le guide, mais un immense amour de la France.

En septembre 1939, deux communiqués de Paris et de Berlin prouvent au Monde que cette fois, "la guerre de Troie" va bien avoir lieu. Nommé au commissariat à l'information, il est chargé au début de la " drôle de guerre ", d'organiser des émissions de radio (et d'y parler lui même) afin de soutenir le moral des populations ". Mal préparé, le chasseur d'idées butte à de multiples attaques. Giraudoux quitte son poste au début de 1940, n'assistant que de loin à la débacle du printemps. Tout en refusant de quitter la France, contrairement à son fils, engagé aux côtés du Général de Gaulle, il prend ses distances avec le gouvernement Vichy et refuse le poste de ministre de France à Athènes. Sodome et Gomorrhe sera créé à Paris sous l'occupation, avec Gérard Philipe. Louis Jouvet, ne pouvant vivre sans jouer Giraudoux, décide de partir à l'étranger : il créera L'Appolon de Bellac à Rio de Janeiro, en 1942.

Il écrit le scénario de la Duchesse de Langeais, d'après le roman de Balzac. Mis en scène par Jacques de Baroncelli, ce film n'a qu'un succès relatif : on reprochera à Edwige Feuillère, qui joue le Duchesse, d'avoir remplacé certaines répliques de Giraudoux par d'autres, d'un style un peu moins soutenu...( la parution en librairie rendra à Giraudoux ce qui lui appartient.)

Il revient au cinéma avec le scénario des Anges du péché, premier film (et premier chef-d'oeuvre) de Robert Bresson sur une idée du R.P.Bruckberger. Le film paraît en 1943 : c'est une des dernières grandes joies de Giraudoux.

Au début de 1943, Giraudoux s'installe à l'hôtel de Castille, rue Cambon pour y travailler à " une documentation française " : il rêve d'un manuel politique. Cette activité de la police allemande, lui vaut d'être surveillé. Voyant une dernière fois Paul Morand, il lui dit : " je vivrai vieux, je serai très heureux quand je serai vieux. "

Tableau intimiste du peintre français Edouard Vuillard. (1868-1940)

Giraudoux suite

Jean Cocteau, vient lui rendre un ultime hommage

Hélas ! à la fin de janvier 1944, il est pris de violentes douleurs, sans doute dues à un empoisonnement dans un restaurant. Après une atroce agonie, seule et terrible "fausse note" d'une vie apparemment facile et souriante, il meut le 31 janvier, à 61 ans, dans son appartement du 89, rue d'Orsay ou il était  revenu lors de sa maladie. C'est là que vient Jean Cocteau pour prendre un dernier croquis et rendre un ultime hommage à cette homme dont la jeunesse fût légendaire..

~~FIN~~

BIOGRAPHIE

 

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1882 Né le 29 Octobre à Bellac

1893 Interne au lycée de Châteauroux  jusqu'en 1900. Obtient son Baccalauréat de philosophie, étudie au lycée Lakanal, et est reçu à l'Ecole Normale Supérieure.

1902 Prix d'excellence en Khâgne. Prix de version grecque au concours général.

1904 Licence de Lettres ; diplomé d'études supérieures d'allemand.

1905 Devient précepteur pour le compte du Prince de Saxe et de Paul Morand.

1906 Lecteur à l'université de Harvard aux Etats-Unis.

1907 Retour à Paris. Secrétaire de Bunau-Varilla, tient la page littéraire du Matin.

1909 Parution de son premier livre Provinçiales .

1910 Relève vice-consul à la direction politique et commerciale.

1913 Devient Vice-consul.

1914 Sergent au 298e régiment ; blessé, décoré et cité pour faits de guerre. Premier écrivain français décoré.

1915 Seconde blessure aux Dardanelles. Nommé sous-lieutenant, reçoit la Légion d'Honneur, Rentre à Paris.

1916 Instructeur militaire au Portugal.

1917 Instructeur militaire aux Etats-Unis. Lectures pour ombre.

1918 Epouse Suzanne Bolland.

1919 Naissance de son fils Jean Pierre.

1921 Paraît Suzanne et le Pacifique,

1922 suivi de Siegfried et le Limousin( qui reçoit le prix Balzac).

1924 Nommé chef des services d'information et de la presse . Juliette au pays des hommes.

1926 Bella. Nommé à la commission d'évaluation des dommages alliés en Turquie.

1928 Rencontre Louis Jouvet (Siegfried).

1929 Amphytrion 38.

1933 Intermezzo.

1934 Inspecteur des postes diplomatiques et consulaires.

1935 La guerre de Troie n'aura pas lieu.

1936 Refuse la direction de la Comédie Française. Voyage au tour du monde.

1937 Electre, l'Impromptu de Paris.

1939 Ondine. Commissaire à l'information

1940 Se retire à Cusset.

1942 Représentation de L'Appolon de Bellac à Rio de Janeiro.

1943 Sodome et Gomorrhe joué par Gérard Philipe. Décès de sa mère.

1944 Meurt le 31 Janvier ( probablement d'une pancréatite ).

.../...

 

 

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Date de dernière mise à jour : 17/08/2017